Texte 1
Les lettres inventent le monde, elles sont la vie, elles ont part avec l'infini, elles nous disent l'intériorité de toute chose. Elles nous parlent des noms, du souffle qui parcourt l'univers, elles ne se refusent jamais à être lues sur la pierre la plus muette, sur les stèles, comme une inépuisable lecture. Elles disent aussi la cendre, l'exhortation à résister, la mémoire, elles dessinent une forme de complétude.
Cet alphabet est un chemin qui mène vers un passage étroit : la maison des vivants. Image après image, elles racontent avec humilité les voix, les silences, les filiations, la mémoire des noms, et c'est dans ce lieu clos du cimetière que depuis des années je me penche pour écouter leur secret, leur brûlure. Il me plaît de me retrouver dans cette forme de radicalité comme si toute l'agitation du monde n'était que leurre et vanité. La lettre est césure, coupure avec la métaphore.
Il m'a fallu apprendre leur silence, me soumettre au mauvais temps, à la chaleur, au midi noir du soleil, il m'a fallu aussi retrouver ce qu'elles étaient devenues, des objets géologiques, des livres de pierre, des lettres de lichen, des fossiles de quartz, où derrière perce le feu. La tradition juive nous dit que l'univers dans son entier, de l'infiniment petit à l'infiniment grand fut créé à partir des lettres et de leur permutation. Chaque être humain porte en lui une lettre du Livre de la création*. Effacer une lettre c'est effacer une vie, et qui sauve une vie sauve le livre. Tout n'est qu'écriture, le réel est une page blanche qui se noircit du va et vient de nos vies. C'est à l'intérieur même de cet univers que reposent ces images, elles ne racontent pas des épitaphes, mais l'histoire du monde où dans ce secret à vif se jouent les images.
Une grande image est toujours une page d'écriture et rien d'autre. Chaque lettre est l'ombre d'une blessure, d'un meurtre, chaque lettre a sa part de cendre dans ce monde-ci. C'est à partir de cet horizon que j'ai oeuvré à côté de ces pierres tombales comme s'il s'agissait aussi de vaincre la mort en plein jour.
Elles apparaissent brisées comme les tables de la lois, avec leurs noms propres morcelés, traces avalées par la terre, là où s'énonce et se dénonce l'histoire folle des hommes, mais aussi la voix des absents. Enfin j'y vois surtout la part la plus secrète de toute la création. C'est dans ce tremblement continu, fou et solitaire que ce travail se fait volontairement loin de tout. Il se veut à l'envers de tous les discours, de toutes les images.
* Sefer Yetsira
Didier Ben Loulou