Le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme entretient depuis sa création une relation privilégiée avec l’œuvre de Didier Ben Loulou. Le projet de lui commander un travail photographique sur le monde juif français est né de cette complicité.
L’exposition, constituée de portraits réalisés dans la région parisienne, au hasard des rencontres, s’inscrira dans le parcours des collections permanentes, instaurant un dialogue entre l’histoire des communautés qui ont constitué le judaïsme français et des histoires de juifs d’aujourd’hui.
« Ce travail a d’abord été pour moi l’occasion d’une suite de rencontres. De Belleville à Saint-Germain des près, de Sarcelles à Créteil, jeunes et vieux, ashkénazes et séfarades, ces français résidant dans la région parisienne constituent une mosaïque contrastée, parfois surprenante dans sa diversité, de l’identité juive contemporaine.
Que veut dire "être juif aujourd’hui en France" ? Je n’ai pas tenté de répondre à cette question mais d’être au plus près de ces visages croisés, ou de faire entendre, à travers les quelques mots que nous avons échangés, ou les conversations que nous avons eues, leurs voix si singulières. »
Être juive pour moi c’est faire partie d’une histoire. Que sont les valeurs fondamentales du judaïsme? Le judaïsme est une éthique, une recherche de la justice, et j’ai trouvé que c’était en cohérence avec les grandes valeurs de la révolution française, celle des lumières.
Entre juifs et arabes on est ensemble, y a pas de problème, on fait l’apéritif avec eux, on tape le carton. L’antisémitisme, oui, il y en a surtout aux informations, à la radio, à la télévision.
Je suis né en 52 dans le quartier juif de Beyrouth. J’ai été à l’école à l’Alliance puis chez les Pères Jésuites. Je suis le produit d’une grande salade méditerranéenne. Le Liban était un pays où le caractère hétérogène laissait un espace de liberté pour les minorités. Les pays arabes ont un art de la vie dont on garde toujours la nostalgie, y compris en Israël. D’ailleurs c’est une des raisons pour lesquelles je vis aujourd’hui à Bastille, c’est le cœur et le recueil de plusieurs quartiers, ça rappelle plus Beyrouth que le Marais ! Je suis arrivé en France en 75 à cause de la guerre, et ce fut un immense bonheur, je me disais : Sartre ouvre sa fenêtre en même temps que toi, Malraux est vivant ! C’est d’ailleurs par Blanchot que je me suis réintéressé au judaïsme : avant ça me paraissait de vieilles choses fossilisées bonnes pour mes parents ! Moi j’ai appris l’hébreu sans que jamais aucun professeur ne pense à me dire que ça avait un sens et que je n’étais pas en train de prononcer des paroles de vaudou africain ou des formules cabalistiques ! C’est Blanchot qui, après-guerre, a pris la défense du judaïsme. C’était sa façon à lui de « réparer » par un travail de réflexion sur les auteurs juifs comme Jabès et Lévinas. J’ai commencé à voir que la pensée juive pouvait être vivante et forte. C’est cette génération qui a ramené la pensée juive dans la pensée générale.
Je suis née en France, mes parents venaient de Pologne. J’ai vécu dans un milieu yiddish et communiste. Nous sommes restés à Paris jusqu’en juin 42 car on a dû porter l’étoile jaune. Je me souviens qu’on se retournait sur moi dans la rue, tout le monde me regardait, ça m’amusait. En fait mon père me l’avait fait mettre un jour avant que ce ne soit obligatoire, pour bien montrer qu’on n’avait pas à se cacher, qu’on devait même être fier. Ce fut une des grandes leçons de mon père, sans sermon, sans parole. Mes parents étaient communistes donc plus lucides que la moyenne des gens…